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La fortification française en Indochine

 

Quand la France prend pied dans la péninsule indochinoise à partir de 1859 elle va découvrir qu'un Français a déjà œuvré auparavant en Cochinchine (le sud) au service de l'empereur Gia Long. Appliquant les principes de Vauban, cet ancien sous-officier du génie avait en effet édifié en 1790 la citadelle de Saigon, une place forte digne de celles construites en Europe à la même époque. Vers 1860 la France dut réduire une à une diverses autres citadelles qui existaient en Cochinchine avant de les reprendre et de les renforcer. La citadelle de Saigon fut ainsi reconstruite en 1864.

En Annam (la partie centrale du territoire) on trouvera un réseau de places fortes importantes inspirées des principes de Vauban et datant de la période 1802-1820. Parmi celles-ci, la citadelle de Hué, prise en 1885, existe toujours malgré les destructions subies en 1968 durant le conflit USA-Vietminh.

Au Tonkin (nord) existaient également diverses citadelles, quasiment toutes dans le delta du fleuve Rouge dont celle de Hanoï, prise en 1882. Elles ont également été réaménagées par la France. Le chef de bataillon Sarramegna (v. Sources et références) cite aussi dans la même région du Tonkin les "forts-pirates" chinois, sortes de fortins servant de bases à la piraterie chinoise. Construits en pleine forêt, bien défilés, entourés de fossés, de piquets et de pièges, ces fortins opposaient une grande résistance alors que l'artillerie n'avait que peu d'effet sur eux.

 

Cochinchine

Carte de la Cochinchine à l'époque de l'administration française. Certains noms de lieux ont été modifiés depuis. On voit bien à proximité du cap St-Jacques les différents bras de rivière navigables menant à Saigon.

 

Saigon

Première période, de 1891 à 1913

À partir de 1890 la France entreprend la réalisation d'ouvrages de fortification permanente, en premier lieu en Cochinchine pour la défense de Saigon, alors principale porte d'entrée terrestre et maritime de la péninsule. Situés à une quarantaine de kilomètres de la mer, la ville et son port sont reliées à la côte par la rivière de Saigon, dont les bras sont navigables, et ses estuaires. Ceux-ci débouchent à proximité de la péninsule du cap St Jacques, aujourd'hui Vung Tau. C'est sur les promontoires de ce cap qu'ont été édifiées entre 1890 et 1902 plusieurs batteries destinées à contrôler l'accès à ces estuaires. On y trouvait alors, du nord au sud :

  • batterie de Ganh Ray avec 6 canons de 240
  • batterie de droite du Grand Eperon avec 4 mortiers de 270
  • batterie de gauche du Grand Eperon avec 4 mortiers de 270
  • batterie du Télégraphe avec 4 canons de 240 #1Mise en service au nord du massif du Phare de 1896 à 1908 environ, elle n'existait plus en 1912 (d'après J.J. Moulins).
  • batterie des Lotus avec 5 canons de 138.

 

Vung Tau Google Earth

Vue de satellite de la région de Saigon, des estuaires et rivières navigables, et de la péninsule du Cap St-Jacques. Sur la gauche, l'emplacement de l'ouvrage d'artillerie du Rach-Cat (deux tourelles doubles de 240).

 

De 1902 à 1913 les travaux se poursuivent intensément et à cette dernière date on pouvait dénombrer, du nord au sud :

Groupe Nord, ou groupe de Ganh Ray

  • batterie de Ganh Ray, 6 canons de 240 #2Plus exactement canon de 240 M modèle 1870 sur affût M modèle 1889 PC. C'est la seule batterie qui a été intégralement préservée avec ses six pièces.
  • batterie du Lazaret, 4 canons de 138
  • batterie basse de Ganh Ray, deux canons de 100 #3Canons de 100 TR modèle1897..

Groupe Centre, ou groupe du massif du Grand Eperon

  • batterie de droite du Plateau, 4 canons de 138
  • batterie de gauche du Plateau, 4 canons de 138
  • batterie de droite du Grand Eperon, 4 mortiers de 270 #4Plus exactement mortier de 270 G modèle 1889 sur affût G circulaire.
  • batterie de gauche du Grand Eperon, 4 mortiers de 270
  • batterie basse du Grand Eperon, 2 canons de 100.

Groupe Sud, ou groupe du massif du Phare

  • batterie du Câble, 4 canons de 190 #5Canons de 194 modèle 1893-96 M.
  • batterie des Lotus, 5 canons de 138 #6Plus exactement de 138,6 mm modèle 1881-84 sur affût M PC.
  • batterie du Phare, 5 mortiers de 300 #7Plus exactement mortiers de 300 mm modèle 1893. Quatre des cinq pièces existeraient toujours en place..

À ces réalisations du front de mer s'ajoutent celles de la défense du front de terre, soit :

  • batterie de Ben Dinh, 4 canons de 138
  • batterie des Carrières, 4 canons de 138
  • l'ouvrage de la Route de Baria avec une tourelle à éclipse 1905, 2 canons de 75 R #8Bien que très dépouillée, la tourelle, située dans l'enceinte de la base aérienne de Vung Tau, existait toujours encore récemment mais ses jours étaient comptés. Les canons par contre ont disparu. Ont-ils été ramenés en métropole vers 1914 ?
  • blockhaus du point K, ouvrage d'infanterie (2 mitrailleuses)
  • blockhaus du point 16, ouvrage d'infanterie (4 mitrailleuses)
  • une trentaine de blockhaus armés de mitrailleuses et de quelques canons de 37 #9D'après J.J. Moulins..

 

Batterie Lotus

Cap St Jacques – Batterie des Lotus

Plan des dessous et des emplacements de la batterie des Lotus (d'après Sarramegna). Armée initialement de cinq canons de 138 elle n'en possédait plus que quatre en 1941.

 

En outre, au cœur des rivières menant à Saigon a été installé l'important ouvrage d'artillerie du Rach‑Cat construit de 1905 à 1908 et comportant deux tourelles cuirassées, armées chacune de deux canons de 240 M modèle 1893-96 Colonies sous tourelle cuirassée Schneider (blindage 226 mm, portée env. 10 000 m). L'armement secondaire consistait en trois batteries à 2 pièces de 75 et deux batteries à 2 pièces de 95. Si les deux tourelles demeurent toujours en place, les canons ont été renvoyés en métropole pendant la Première Guerre mondiale et n'ont pas été réinstallés. Ils sont remplacés par deux pièces de 138 mm modèle 1924 qui existent toujours. Cet ouvrage exceptionnel était encore en service en 1948 et au-delà...

À ces positions défensives parfaitement cohérentes, il y a lieu d'ajouter bien d'autres réalisations telles que postes de commandement, projecteurs, magasins, postes télémétriques, transmissions, appontements, routes militaires, logements, casernements, etc. #10Un système de galeries souterraines s'étendrait sous les massifs du sud de la péninsule, en particulier entre le phare et le batterie de 240 de ce nom.

Enfin, la ligne de défense de Saigon entourait la ville et contrôlait toutes les voies de communication. Elle consistait en 17 blockhaus d'infanterie appuyés par de l'artillerie dans les intervalles.

 

CapStJacques carte 1913

Cap St Jacques 1913

Défense des accès navigables à Saigon – Situation en 1913 des réalisations fortifiées défensives de la péninsule. On remarque le nombre élevé de batteries du front de mer ainsi que les défenses du front de terre indiquées par une flèche vers le nord (d'après Sarramegna).

 

 

Deuxième période, de 1914 à 1941

Du début de la guerre en 1914 jusqu'en 1935 les travaux de fortification en Indochine sont totalement arrêtés, des batteries sont alors déclassées et une partie des pièces d'artillerie transférées en métropole. À partir de 1934 les études seront reprises et les travaux entrepris de 1937 à 1941. Au cap Saint-Jacques ils aboutiront à l'organisation suivante, du nord au sud :

Groupes Nord et Centre

  • batterie basse de Ganh Ray, 2 canons de 105
  • batterie du Lazaret, 2 canons de 138
  • batterie basse du Grand Eperon, 2 canons de 105.

Groupe Sud

  • batterie des Lotus, 4 canons de 138
  • batterie du Phare, 3 canons de 240 (portée 24 km) #11Plus exactement de 240 modèle 1902-06. Les trois pièces, en plus ou moins bon état, demeurent visibles sur les lieux.
  • batterie de la Pointe, 2 canons de 75
  • batterie de Tiwan, 2 canons de 75.

Front de terre

  • batterie de Ben Dinh, 2 canons de 90
  • batterie des Carrières, 2 canons de 90
  • blockhaus des points K et 16. #12Le cdt Sarramegna ne cite ni la batterie de 240 de Ganh Ray, ni la batterie de mortiers de 300 du Phare, ni l'ouvrage à tourelle de 75 de la route de Baria. Ils n'étaient probablement plus opérationnels à la fin de cette période.

 

CapStJacques carte 1948

Cap St Jacques 1948

Situation en 1948 des batteries et organes défensifs de la péninsule. À cette époque les batteries de 240 de Ganh Ray, de 270 du Grand Eperon et de mortiers de 300 du Phare n'apparaissent plus sur ce document et ne sont probablement plus opérationnelles (d'après Sarramegna).

 

 

Baie de Cam Ranh

À 300 km au nord-est du cap St Jacques, la marine nationale disposait d'une importante base navale dans la baie de Cam Ranh. Pour la défense de cette base, de 1938 à 1941 quatre batteries principales y sont construites :

  • batterie de la Vigie, 3 canons de 138
  • batterie de Batroi, 3 canons de 75
  • batterie de Tagnac, 4 canons de 138
  • batterie de Nha Cu, 4 canons de 75.

Centre

Plus au nord sur la côte on trouvait aussi à la même époque :

  • à Tourane (aujourd'hui Da Nang), batterie de Hoa Van, 3 canons de 138, construite à l'emplacement d'anciennes fortifications espagnoles, le fort Isabelle,
  • à Vinh, batterie de Cua Lo, section de 75 sur affûts de bord.

Le col des Nuages, au nord de Da Nang, poste stratégique entre le sud et le nord du pays, est aujourd'hui encore truffé de fortifications anciennes et de blockhaus français.

Col des Nuages2 Col des Nuages

Tonkin

  • à Haïphong, batterie de Do Son, 3 canons de 138
  • à l'île Appowan, batterie à 3 canons de 138
  • à Vat Chay, en baie d'Along, batterie à 4 canons de 95
  • à l'île de Salocco, batterie de 4 canons de 138
  • en baie de Toi Tsi Kong, 3 batteries à trois canons de 155
  • à la pointe Pagode, entre Haïphong et Mon Cay (à la frontière chinoise), section de 90 de marine.

 

Haiphong

Batterie d'Appowan

La défense maritime du principal port du nord de l'Indochine, Haïphong, était assurée par plusieurs batteries dont celle d'Appowan, à la pointe sud de l'île de Cat Ba. Désignée aujourd'hui localement " Cannon Fort ", cette batterie possédait trois pièces de 138,6 modèle 1910 dont il en reste une relativement entière. Une 2ème plate-forme conserve un tube nu et pétardé. Le site, ouvert aux visiteurs, permet aussi la visite de galeries et de magasins souterrains. #13Des indications apposées sur les lieux attribuent par erreur la construction de la batterie aux Japonais en 1942.

 

En outre, toutes les plages de débarquement, du cap St Jacques à la baie d'Along, étaient pourvues de blockhaus d'infanterie, une centaine au total environ.

Tout au nord du Tonkin, afin de parer à toute action offensive venue de Chine, le génie militaire a entrepris de 1942 à 1945 la construction d'une série de réduits fortifiés, en particulier à Lao Kay, Ha Giang, Cao Bang et Lang Son (forts Brière de l'Isle, Négrier, Mangin). Toutefois, au moment de l'agression japonaise de mars 1945 peu d'ouvrages étaient terminés, faute d'armement et de matériels divers. Ils seront détruits par les troupes chinoises en 1946.

Cambodge

Enfin, au sud-ouest de la péninsule indochinoise, sur la côte du Cambodge, ont été installées des batteries à deux pièces de 90 sur plate-forme à Kep, Kampot et Ha Tien. 

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L'évocation en 1948 par le chef de bataillon Sarramegna de la fortification française en Indochine – de laquelle est basé l'essentiel de ce qui précède – se conclut en ces termes :

" La période moderne [a été] caractérisée par un travail acharné en Cochinchine, aboutissant à un système défensif de Saigon complet, homogène, en rapport avec les moyens de l'attaque du moment.

Même pendant la guerre, le génie ne s'est pas arrêté de construire dans des conditions rendues difficiles par la modicité des moyens.

Tous ces travaux ont représenté une convergence d'efforts considérables, animés d'une foi particulière. Le génie s'y est distingué largement, la fortification constituant une branche militaire qui lui appartient en propre. Mais nous ne voudrions pas omettre la part importante qui revient aux nombreux artilleurs, surtout dans le cas des batteries de côte.

La fortification permanente n'a pas perdu de son intérêt, bien au contraire, car la puissance des moyens de destruction modernes remet à l'ordre du jour les moyens de protection, cuirassements et ouvrages bétonnés ou souterrains.

La fortification fut et demeure une œuvre importante où le génie trouve sa gloire obscure, gloire d'autant plus noble que les sacrifices y sont consentis sans ostentation ".

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Sources et Références

  • Chef de bataillon Sarramegna – La fortification permanente en Indochine. Revue du Génie Militaire, LXXX1, 1948.
  • Collectif d'auteurs #14Marco Frijns, Luc Malchair, Jean-Jacques Moulins, Jean Puelinckx. - Index de la fortification française 1874-1914 - Métropole et Outre-mer. Autoédition, 2008.
  • Jean-Jacques Moulins – Le cap Saint-Jacques, Gibraltar indochinois. 39-45 Magazine, nos. 276, 277, 278, mars, avril, mai 2010.
  • id. – Cuirassements en Cochinchine. Le Petit Fortiff' Séré, n° 2, février 2018.
  • Ern Marshall – The French Guns and Forts of Vung Tau. 2016 (?), v. Internet.
  • Voyage personnel au cap St-Jacques (Vung Tau aujourd'hui) en 2008. 

Remerciements à Jean-Jacques Moulins.

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Cap St Jacques – Batterie de Ganh Ray

Quelques photos récentes de l'état de cette batterie de 240 Mle 1870, la seule qui ait été intégralement conservée avec ses six matériels. Construite vers 1893, elle est restée en service jusqu'au début de l'entre-deux-guerres (1918-1939).

GanhRay 1 GanhRay 2

GanhRay 3 GanhRay 4

GanhRay 4 GanhRay 6

GanhRay 7 GanhRay 8

GanhRay 9 GanhRay 10

 

Cap St Jacques – Batterie du Phare

Quelques photos de 2008 de ce qu'il restait alors de deux des trois pièces de 240 Mle 1902-1906 de la batterie du Phare. Les affûts ont été gravement endommagés – probablement par les Japonais en 1945 ou les Français en 1955 – et les canons dépouillés de tout ce qui était démontable... Les deux fûts avaient cependant été récemment repeints ! La pièce 3 demeure la moins endommagée des trois.

1 BattduPhare piece1 6 BattduPhare piece2

Canon 1

3 BattduPhare piece1 4 BattduPhare piece1

Canon 1

5 BattduPhare piece2  2 BattduPhare piece1

Canon 2

7 BattduPhare piece2 8 BattduPhare piece2

Canon 2

9 BattduPhare piece2 10 BattduPhare piece2

Canon 2

BattduPhare mortiers300

Cap St Jacques – Batterie de mortiers du Phare

À peu de distance au nord-ouest de la batterie de 240 subsistent les vestiges de plusieurs pièces de la batterie de mortiers de 300 mm Mle 1893. Construite vers 1900 elle est restée en service au moins jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Le site semble avoir été tant soit peu restauré depuis la prise de cette photo.

Blockhaus16

Cap St Jacques – front de terre

Le dernier des deux blockhaus d'infanterie du front de terre, celui du Point 16, a disparu en 2015. Véritable petit fort, construit sur le sable de la péninsule, il était armé de quatre mitrailleuses et devait s'opposer à tout débarquement sur les plages de Ti Wan formant la côte sud-est du cap.

RachCat 1 RachCat 2

Ouvrage d'artillerie du Rach-Cat

La tourelle nord de 240 de l'important ouvrage du Rach-Cat de nos jours. Elles devaient interdire l'accès maritime à Saigon par les estuaires et rivières navigables. Les canons ont été rapatriés en métropole durant la Première Guerre mondiale et n'ont pas été réinstallés. La tourelle sud se présente dans le même état.

RachCat 3 RachCat 4

Ouvrage d'artillerie du Rach-Cat

Deux pièces de 138 Mle 1924, qui existent toujours, ont plus ou moins remplacé les quatre 240 dès l'entre-deux-guerres.